CRITIQUE : « SUGARLAND »

SugarlandRécemment j’ai assisté à la projection du film Sugarland, qui dénonce les ravages de la consommation du sucre pour la santé. Je vous propose ainsi mon avis détaillé.

Contexte

Sugarland prend la forme d’un document-fiction, genre populaire depuis le succès du film « Supersize me » de Morgan Spurlock. Nous suivons pendant 60 jours, le quotidien d’un jeune australien appelé Damon, qui s’est lancé un défi simple en apparence : remplacer tous les sucres ajoutés de son alimentation habituelle, par des aliments identifiés comme diététiquement sains (allégés en graisses) mais issus de l’industrie agroalimentaire (jus, céréales, yaourts allégés, barres énergétiques, thé glacé, sauces contenant des sucres cachés).

Divers professionnels de santé et autres (médecins, nutritionniste, nathuropathe..) se chargent de suivre l’évolution de l’état de santé du jeune homme qui a adopté un régime riche en glucides simples.. Tandis que certains « experts » (nous y reviendrons), tentent de nous éclairer sur les dangers du sucre.

L’objectif de cette expérience est d’observer les modifications qui s’opèrent dans le corps humain, lorsque celui-ci est soumis à une consommation très élevée de sucre pendant une période donnée.

Ainsi, sous prescription médicale, Damon devra consommer l’équivalent de 40 cuillères à soupe par jour dans son alimentation (près de 80 morceaux de sucres !), soit la consommation moyenne journalière de sucre pour un australien ! Je trouve cela bien exagéré, les données montrent plutôt une consommation de l’ordre de 40 cuillères à café par habitant et par jour [1]. Serait-ce une erreur de traduction ou une intention pour faire peur ?

Remarque : en France, la consommation moyenne par personne et par jour équivaut à 20 cuillères à café [2].

Controverse du sucre

Après une brève histoire de la consommation du sucre, le film fait un catalogue des différents sucres simples que l’on peut rencontrer dans notre alimentation (le glucose, source d’énergie pour la cellule, le lactose, présent dans le lait, le fructose des fruits et le saccharose, le fameux sucre de table).

Survient alors le 1er problème de ce film, l’absence de nuances : tout au long du film les sucres incriminés seront le saccharose et le fructose mais jamais, il ne sera fait de distinction entre les glucides et ces sucres. Les intervenants parleront de sucres au sens large, ce qui entretient une confusion chez le spectateur.

Rappel : les glucides sont une famille de nutriments qui comprennent les glucides complexes (amidon, fibres) et les glucides simples, aussi appelés sucres simples (glucose, fructose, saccharose..) et que l’on trouve dans les céréales, les fruits, les légumes, le miel..

Recommandations sur la consommation du sucre

C’est le gros manque du film. À aucun moment, les intervenants parlent de recommandations de consommation de glucides simples et particulièrement de saccharose et de fructose.

En France, l’ANSES recommande de ne pas dépasser l’équivalent de 10% de l’apport énergétique total journalier en sucres simples. Cela revient pour un adulte à ne pas dépasser une moyenne de 50g de sucres simples par jour [3] [4].

Les recommandations s’appuient sur les effets avérés de l’apport de sucres sur la santé. On appelle sucres libres ceux qui peuvent être ajoutés aux aliments par le fabricant, la personne qui prépare les aliments ou le consommateur, et les sucres naturellement présents dans le miel, les sirops, les jus de fruits et les jus de fruits concentrés [4].

On distingue les sucres libres, des sucres intrinsèques présents dans les fruits et légumes frais entiers. Comme aucune donnée factuelle ne permet d’établir un lien entre la consommation de sucres intrinsèques et des effets nocifs sur la santé, les recommandations ne s’appliquent pas à la consommation de sucres présents naturellement dans les fruits et légumes frais [4].

Les glucides complexes qui sont ignorés dans le film, sont indispensables au bon fonctionnement du corps : près de 50 % des besoins énergétiques journaliers sont couverts par des apports glucidiques totaux (2/3 en amidon, le reste en fibres et en sucres simples). On trouve ces glucides complexes dans les céréales, les tubercules (pomme de terre) et les fruits et légumes.

Donc sans ces informations, le spectateur non averti confond les glucides avec ces sucres libres et fera le rapprochement entre cette consommation de sucre et les problèmes de santé que nous allons voir ensuite. Ainsi, en lisant les étiquettes, il sera tenté de les supprimer de son alimentation, avec la conséquence d’un risque réel pour sa santé !

Les problèmes de santé liés à la surconsommation de sucre

Au cours de son périple sucrier, Damon observe que son poids, son tour de taille augmentent malgré le maintien de son activité physique. Son appétence pour la saveur sucrée s’exacerbe. Au bout des 60 jours, il dit se sentir fatigué et la poursuite de l’activité physique devient de plus en plus compliquée. Il tente un sevrage et dit être en manque de sucre. Il parle même de « rail » de sucre comme un toxicomane qui a besoin de sa drogue.

Evidemment ces résultats ne sont pas surprenants : même sans changer ses apports caloriques, l’alimentation est très déséquilibrée et riche en sucres simples. Damon a perdu de la masse musculaire au profit de masse grasse au niveau de l’abdomen, ce qui explique l’augmentation de son tour de taille (+10 cm) et son poids (+8kg). Son médecin évoque même un état de pré-diabète si Damon poursuit son régime.

Ainsi, une alimentation très déséquilibrée, conjuguée à de la sédentarité et des facteurs psychosociaux et génétiques augmentent le risque de surpoids, voire d’obésité avec des maladies associées (diabète, hypercholestérolémie, cancer..), mais cela le film ne le dit pas.

En revanche, parler d’addiction au sucre, comme on parlerai d’une addiction à une substance psycho-active comme l’alcool ou la cocaïne est très exageré et réducteur ! Damon nous informe qu’il avait des variations d’humeur, et y répondait en mangeant un aliment très sucré.

Nous avons affaire ici à une addiction comportementale : on répond à un mal-être, une souffrance, par une frénésie alimentaire. Il s’agit d’ailleurs moins d’une recherche de plaisir que de l’évitement d’un déplaisir. Mais plus on évite la souffrance, et moins on la supporte. Si bien que peu à peu, on mange de plus en plus souvent pour éviter des désagréments de plus en plus petits. C’est en cela qu’on est dans l’addiction [5].

Et pour bien différencier l’addiction comportement à l’addiction aux substances psycho actives, c’est que dans ce cas présent, aucun aliment n’entraîne de syndrome de sevrage à l’arrêt de la consommation, comme cela se voit dans l’alcoolisme chronique ou l’héroïnomanie. Ensuite, il n’y pas de tolérance, c’est-à-dire d’augmentation progressive des doses consommées afin d’obtenir le même effet [5] !

À un moment du film, Damon voyage vers une région des États-Unis pour se rendre compte des ravages qu’occasionne la surconsommation de sucres contenu dans les sodas, chez les populations jeunes.

Nous assistons alors à une scène insoutenable, où un dentiste arrache les dents cariées d’un adolescent en souffrance. Le discours qui peut se résumer ainsi, est sans appel : « Voici ta punition pour avoir fait baigner tes dents dans une solution malsaine ! ».

Si seulement le travail de culpabilisation ne s’arrêtait pas là..

Culpabilité et diabolisation du sucre

« Vous vous dirigez vers la voie de l’insulino-resistance, c’est affreux.. ». La sentence est tombée, doit se dire Damon, lorsque son médecin commente ses analyses sanguines au terme de l’expérience. L’insulino-resistance est un phénomène physiopathologie du diabète de type 2. C’est un phénomène insidieux qui se développe sur plusieurs années d’un mode de vie défavorable pour la santé.

Sauf que Damon n’est pas diabètique, pas encore, mais le spectateur est tenté de croire que la consommation de sucres cachés amène directement au diabète, comme si cela était la seule est unique issue, et en omettant toute la complexité d’un mode de vie, l’équilibre général et le plaisir.

Et ce discours de simplification et de diabolisation se retrouve chez les fameux intervenants choisis tout au long du film. « Le sucre est la source de nos maux ! » ou « la vie est tellement plus belle quand on s’en débarrasse !  » scande une « experte », Kathleen DesMaisons, gourou qui prétend nous faire guérir de l’addiction au sucre à coup de livres, consultations et séminaires bien sucrés si l’on peut dire ! D’autres gourous issus de la mouvance New Age, tels que David Wolfe ou Tom Campbell aux élucubrations farfelues sur la « conscience supérieure » avancent qu’ils retrouvent leur « clarté d’esprit en se sevrant du sucre ! ». Évidemment, chacun de ces individus ont une expertise somme toute relative sur la psychologie et la nutrition..

Le spectateur qui n’a pas l’information complète pensera que le sucre est mauvais pour la santé. Et comme dans le film, sucre = glucides, le consommateur en vient à supprimer les produits qui en contiennent pour éviter de tomber malade ou de prendre du poids. Et cela est un phénomène bien connu des psycho-nutritionnistes. Les efforts de contrôle de son alimentation en vue de contrôler sa santé ou son poids sont propres à la restriction cognitive.

Et lorsque dans le film, nous entendons « au supermarché, filez tout de suite au rayon fruit et légumes pour éviter de vous laisser tenter par les produits transformés ! », on renforce cette restriction cognitive.

Nous voici dans la monde de la morale alimentaire où le mangeur concoit sa nourriture sur un mode dichotomique, en tout ou en rien. Elle est soit bonne et comestible, soit à rejeter. Tout un chacun ne peut qu’en tirer la conclusion qu’il s’agit donc idéalement de ne pas manger de gras, ni de sucre, ni de sel, et que si l’on en consomme, on est en faute [5] !

Hier c’était le gras, aujourd’hui la mode est au « sucre bashing » !

Décréter que certains aliments sont « bons » (fruits et légumes) tandis que d’autres sont « mauvais » (les produits sucrés), ne peut qu’aboutir à de la culpabilité lorsque l’on mange des aliments qui en contiennent, à la peur de grossir, au désir de contrôler volontairement ses apports en vue de maigrir ou de ne pas grossir. Ce désir de contrôle aboutit régulièrement à des pertes de contrôle et à la mise en place d’un cycle d’alternance entre le contrôle et la perte de contrôle, entre les prises de poids et des pertes de poids. On connaît désormais bien les nuisances de ce cycle de la restriction cognitive et des régimes, facteur de troubles du comportement alimentaire comme l’orthorexie (obsession de manger sain), de perturbations psychiques et d’obésité [5] !

Cette moralisation de l’alimentation conduit à considérer la personne obèse, diabétique, etc, comme une personne immorale et fautive. Il devient alors légitime de la discriminer et de la stigmatiser [5].

Conclusion

Si le but du film était de faire peur, il a réussi son pari !

Pire encore, il crée ou renforce des troubles du comportement alimentaire !

Bien évidemment, en tant que consommateur, il nous faudra toujours être vigilant à ce que propose l’industrie agro-alimentaire, mais il existe vraiment une place au plaisir, à la diversité et à l’équilibre alimentaire sans tomber dans les excès du complotisme ou du lobbyisme à outrance.

 

Sources :

[1] https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/746716/consommation-sucre-monde-reponse-carte-halloween

[2] https://vraifaux.lesucre.com/consommation-de-sucre-en-france/

[3] https://www.who.int/mediacentre/news/releases/2015/sugar-guideline/fr/

[4] https://www.anses.fr/fr/content/sucres-dans-l’alimentation

[5] https://www.gros.org/sites/default/files/legacy_files/attachments/lettre_ouverte_gros.pdf

 

Karim Belgharbi – Diététicien Nutritionniste à Longwy – Contact : 06.65.08.71.44 – Consultation sur rendez-vouswww.lordiet.com

Autres articles à lire